70 ans de chiffrages des besoins en logements : trajectoire d'un indicateur controversé de la politique du logement en France

La quatrième conversation du programme BEL, organisée en décembre 2024, a été consacrée à la discussion du rapport produit par Alexandre Coulondre, chercheur associé au Lab'Urba, et Claire Juillard, sociologue et chercheuse indépendante. Leur travail retrace l'histoire des 27 chiffrages des besoins en logements produits à l'échelle nationale en soixante-dix ans — et montre que cet indicateur n'a jamais été un simple exercice statistique.
Trois grandes périodes structurent cette histoire. Des années 1950 jusqu'au milieu des années 1970, le logement fait l'objet d'une planification volontariste : l'État produit le chiffrage, le chiffrage devient objectif, et le niveau de construction s'y aligne. Après le choc pétrolier et la réforme du financement du logement de 1977, l'État se désengage et un divorce s'opère entre besoins estimés et construction effective. Depuis 2012, l'État ne produit plus de chiffrage national, laissant la place à deux camps qui s'affrontent : les acteurs de l'habitat et de la production de logements, qui publient des estimations élevées, et ceux de la transition écologique, qui défendent des estimations basses.
La méthode institutionnelle elle-même est disséquée : dite de la « demande potentielle », elle évalue le volume à construire pour maintenir l'équilibre entre le stock de résidences principales et le nombre de ménages. Elle est prospective, s'appuie sur des projections, et se révèle très sensible aux paramétrages — ce qui explique que des acteurs utilisant la même méthode parviennent à des résultats très différents en modifiant simplement leurs hypothèses.
Deux angles morts historiques sont identifiés : l'omission des besoins préexistants liés au mal-logement et au non-logement, et l'omission des impératifs de transition écologique. Ces lacunes nourrissent une question méthodologique centrale : la méthode doit-elle accompagner les tendances, ou peut-elle intégrer les marges de manœuvre politiques permettant d'aller à leur encontre — sur la détention de résidences secondaires ou la réduction de la vacance, par exemple ?
La discussion s'élargit à la place de cet indicateur dans le débat public : mobilisateur et compréhensible, il affirme des ambitions et légitime des décisions. Mais comme le PIB, il peine à intégrer les réalités écologiques. Ce parallèle invite à réfléchir à des indicateurs alternatifs ou complémentaires, et à la nécessaire construction collective des nouvelles conventions qui permettraient à un indicateur rénové d'être réellement approprié par l'ensemble des acteurs.
📄 Rapport accessible au lien suivant.
📄 Synthèse accessible au lien suivant.
Conversation préparée et animée par Julien Le Plaideur et Brice de Margerie (Codesign-it).
Crédits photographiques : Arnaud Bouissou - Terra ©




